Monter au ciel ? Oui, mais comment ?
par Josée Blanchette dans Le Devoir, édition du vendredi 17 novembre 2006.
Expliquer la mort aux enfants
« Chaque fois que monsieur B s’élance vers le ciel dans une balançoire, il fait des coucous à papy Gilles, le grand-papa qu’il n’aura jamais connu. «Maman? Pourquoi il est mort, papy Zilles? Pourquoi les médecins ils ne l’ont pas guéri? Est-ce que ze peux lui parler? Est-ce qu’il peut nous voir? Comment il a fait pour monter dans le ciel?»
Ça fait un moment que je suis dépassée par les réponses à servir à un enfant de trois ans concernant notre finalité. Satisfaire sa curiosité, protéger son innocence, ne pas trop brusquer mes propres limites, le menu est varié. Je tergiverse sur le choix des mots, m’embrouille dans les explications et la procédure, bafouille quelques évidences auxquelles je ne suis pas certaine de croire. Bref, je mesure l’immensité de mon analphabétisme devant le mystère de la mort. Bouche le B, je suis.
«Il faut dire la vérité aux enfants, ne pas employer de métaphores», m’explique Sylvia Hamel, une psychothérapeute qui a fondé Parent Étoile à l’intention des enfants endeuillés. «Il est “parti”, il est “monté au ciel”, il fait “dodo” ne sont pas des réponses adéquates, même pour les tout-petits. Les enfants sentent, entendent et méritent de vraies explications. Ça les rassure beaucoup. On veut tellement les protéger qu’on ne leur rend pas service. Avant d’aller au ciel, il faut leur expliquer que maman, grand-papa ou leur chien Patate sont morts et ce que nous savons de la mort.»
S’arracher la tête
Il y a deux semaines, on a demandé à la fondatrice de Parent Étoile d’annoncer à un petit garçon de quatre ans la mort de sa mère, enceinte de quatre mois et décédée dans son sommeil à l’âge de 26 ans.
«Le papa ne se sentait pas capable de le faire. Et c’est souvent mieux si la mauvaise nouvelle arrive d’un étranger. L’enfant peut nous en vouloir à nous, ce n’est pas grave. Lorsque je suis repartie, il m’a dit de ne plus lui adresser la parole… », dit Sylvia, qui a versé de grosses larmes en lui annonçant que sa maman et son futur petit frère étaient morts. «Il le savait déjà. J’ai seulement mis des mots sur ce qu’il percevait dans son entourage depuis quelques jours. J’avais apporté un petit ourson en peluche en lui disant que l’ourson était orphelin et qu’il n’avait personne pour s’occuper de lui. Il me l’a pris des mains. Mais une fois que je suis partie, il lui a arraché la tête. Voyez-vous la douleur qu’il avait dans la sienne? La grand-maman a recousu l’ourson et depuis, il s’en occupe bien… »
Sylvia Hamel organise également des ateliers sur le deuil qui s’adressent aux enfants de 6 à 12 ans. Elle les fait dessiner sur un oreiller, baptisé «l’oreiller de colère»: «Dans la mort, on se sent toujours abandonné. Et en colère contre celui qui est mort, ou contre les médecins qui ne l’ont pas guéri, ou encore contre l’autre parent qui est moins disponible.»
Sylvia fait également écrire une lettre à la personne décédée: «As-tu engraissé?», «As-tu la télé?», «As-tu une nouvelle blonde?», demandent les enfants à l’un ou l’autre de leurs parents disparus. La thérapeute utilise aussi des insectes morts pour expliquer aux tout-petits l’absence de faim ou de douleur: «Parfois, les enfants se sentent soulagés par la mort d’un parent malade depuis longtemps car la souffrance était difficile à porter pour eux. Et avec le soulagement vient la culpabilité. C’est le genre de choses qu’on aborde. On leur explique qu’on meurt seulement si on est très, très, très vieux, très, très, très malade ou très, très, très blessé. Trois fois le «très», c’est très, très, très important!»
Sylvia fait régulièrement face à la problématique du suicide. Le parent survivant veut à tout prix épargner la vérité aux enfants. «Une mère qui ne voulait pas que ses enfants de 7 et 10 ans sachent que leur père s’était jeté devant un train m’a appelée l’an dernier. Son fils lui avait dit qu’il avait tenté de se suicider en rentrant de l’école. Rien de grave: il jouait à se jeter en haut d’un banc de neige. Mais c’était un cri d’alarme. Cet enfant savait que son père n’avait pas eu un “accident” de train. Sa mère s’est souvenue de Parent Étoile quand son fils a demandé un télescope afin de voir son père dans le ciel.»
De toutes les couleurs
Parce qu’ils ont l’air d’oublier et de jouer, passent rapidement d’une émotion à l’autre, on sous-estime énormément la tragédie du deuil chez les enfants. Les deuils non résolus ressurgissent forcément plus tard, lors d’une perte subséquente. «Un deuil non résolu peut avoir des conséquences sur trois générations. Les enfants ont besoin d’en parler eux aussi, de faire partie des rituels, d’assister aux funérailles ou d’aller au salon funéraire s’ils en éprouvent le désir», estime Sylvia Hamel, qui a vu débarquer chez elle des adultes blessés par un «vieux» deuil.
Dans son livre Les Couleurs de ma mère, Francine Caron aborde la difficile question de la mort d’une maman en passant par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. «Ce livre, je l’ai écrit il y a six ans mais ç’a pris du temps pour trouver un éditeur qui accepte de toucher au sujet. À mon école, où je suis intervenante communautaire, il y a plein d’enfants qui perdent leur maman. Ce n’est pas rare. Mais dans notre société, une mère ne meurt pas. Une mère, c’est de l’ordre de l’intouchable.»
Francine a elle-même écrit ce livre, magnifiquement illustré par Annouchka Gravel Galouchko, à la suite d’un deuil non résolu qu’elle a porté durant 30 ans. Elle constate que beaucoup d’adultes offrent son livre d’enfants à d’autres adultes. «On redevient un enfant quand nos parents nous passent le flambeau», remarque cette mère de quatre garçons qui estime que les enfants sont des baromètres et de grands observateurs, qui méritent tous nos égards et notre attention dans le deuil. «Il faut surtout leur dire de ne pas avoir peur de s’attacher et d’aimer, même si ça peut faire mal. Il n’y a pas grand-chose qui accote ça dans la vie, malgré tout», pense l’auteur.
Forte des conseils de Francine et de Sylvia, j’ai emmené mon B voir mon père au cimetière cette semaine. Devant la pierre tombale, je lui ai expliqué les choses de la vie.
— Papy Gilles était très, très, très triste et il a choisi de mourir pendant que tu étais dans mon ventre. C’est pour ça que les médecins n’ont pas pu le soigner. Il ne voulait plus vivre, tu comprends? Mais toi, si jamais tu es très, très, très triste, tu vas en parler à quelqu’un, ok? Tu ne vas pas choisir de mourir!
— Oh! Pauvre lui! Est-ce qu’il est encore triste, maman?
— Je crois qu’il doit être triste de ne pas t’avoir rencontré.
En quittant le cimetière, mon B a soufflé un baiser vers le ciel. “Bye Papy, sois plus triste!” »
Joblo
L’intégrale de cet article sur le site du Devoir.


