Toujours dans Paroles d’hommes… de Mathias Brunet :
Dans son autobiographie, Édouard Chevardnadze, l’ancien bras-droit de Mikhaïl Gorbatchev, écrit qu’un homme s’accomplit pleinement le jour où il a bâti une maison de ses propres mains, écrit un livre et élevé des enfants. J’imagine qu’il veut dire que tout est ainsi mis à profit : les habiletés manuelles, l’intellect et l’amour qu’on peut donner à autrui. Crois-tu à ce genre de formule ?
Arcand : Je me méfie de ce genre de formule réductrice. La vie est trop complexe et trop mystérieuse pour la réduire à si peu de choses. Ça dépend de qui tu es, d’où tu es. Si le livre que tu écris est L’Odyssée, tu n’as pas besoin de bâtir une maison ni d’avoir des enfants parce que tu as écris L’Odyssée. C’est suffisant : voilà ce que tu avais à donner au monde. SI tu construis les villas de Palladio, le livre et les enfants sont superflus. Ma mère, elle, a élevé des enfants et c’était toute sa vie. Elle s’est accomplie dans ça. Elle n’a jamais écrit de livre ni planté un clou. Pour un homme moyen, c’est peut-être une phrase correcte, mais si tu es doué pour quelque chose de particulier, fuck le reste.
Foglia : C’est une formule justement. Ces gens-là font des provisions de formules comme les écureuils font des provisions de peanuts. Ils les servent aux journalistes quand ils sont interviewés, des fois ils leur servent aussi des peanuts. Les artistes font ça aussi pour soigner leur image. Bref, pour revenir à ton politicien de merde, je la trouve particulièrement débile. Chacun s’accomplit comme il peut, avec les outils qu’il trouve sur sa route, dans les circonstances qui lui sont particulières. Pense aux athlètes. Pense à un lanceur de marteau qui pendant 15 ans de sa vie s’entraîne à tous les matins à faire tourner une boule d’acier au bout d’un filin en peaufinant chaque détail, en décomposant en douze séquences la rotation de sa hanche, il s’accomplit autant que celui qui se construit une maison. Pourquoi construire une maison serait un plus grand accomplissement? Des milliards de Chinois n’ont même pas le bout de terrain pour bâtir une cabane à lapins… Des formules, quand elles sont drôles, ça va encore, mais quand elles sont sentencieuses comme ça…
Se réaliser en élevant des enfants… ah les grandes phrases. Changer leur couche quand ils sont petits, les nourrir, les aimer, c’est ça élever des enfants. Le mot-clé c’est générosité. Si tu es généreux, si tu TE donnes, tu vas réussir.
Je ne suis pas un être particulièrement généreux et j’ai largement raté, merci, l’ « élevage » de mes enfants. La générosité ne s’apprend pas. Je me console en me disant qu’il y a très peu de gens autour de moi qui soient réellement généreux. C’est plutôt cheap comme consolation, je te l’accorde, mais c’est ça, on se console comme on peut.
Tu n’es pas généreux en termes de temps que tu accordes aux autres?
Foglia : C’est ça. En temps, en rien, je ne suis pas généreux, point. Quand tu es avare de ton temps, t’es mal parti pour élever des enfants. J’ai eu des moments extraordinaires avec les enfants mais c’est moi qui le dis, eux, je ne les ai jamais entendu dire ça, quand ils racontent leur enfance, disons que je ne gagne pas le concours du papa le plus gentil de la Montérégie. Je n’ai pas été gentil. Je n’ai pas été un bon père, je crois. J’ai eu la garde des enfants après mon divorce et crois-moi ils ont vite appris à se faire cuire un œuf. Mes enfants faisaient l’admiration de mon entourage pour leur précocité, leur débrouillardise, mais je peux te dire que c’était voulu, programmé, l’idée c’était de me libérer de l’élevage, j’ai téléphoné souvent à six heures pour leur dire que je ne rentrerais pas souper, débrouillez-vous…
Pour des raisons toutes autres, mais le résultat est le même, j’ai été élevé comme ça aussi. Tu deviens adulte vite. J’ai toujours traité mes enfants en adultes. C’est une grosse erreur. J’avais avec eux des conversations d’adultes, j’avais placé la barre très haute.
Et si tu avais d’autres enfants demain, tu changerais ton approche?
Foglia : Bien sûr. Je ne referais plus ça. C’est con de traiter des enfants comme des adultes. Ils ont besoin d’affection même quand ils font chier. Peut-être plus encore quand ils font chier. Je leur tenais des discours que je pourrais leur tenir aujourd’hui, mais aujourd’hui, ils ont 35 ans. L’éducation c’est pas un concours de saut en hauteur, tu dis pas à tes enfants : tu vois la barre là? Saute, t’es capable. Remarque aujourd’hui, la plupart du temps, y’a pas de barre du tout. Les enfants font ce qu’ils veulent, ils ont tout l’espace qu’ils veulent. C’est pas mieux. Moi, par égoïsme, je voulais que mes enfants soient grands tout de suite. La plupart du temps, ici, par gâtisme, on s’arrange pour qu’ils restent petits le plus longtemps possible. C’est pas mieux. L’enfants roi. Fuck.
À propos des enfants rois…
Foglia : Quoi? Je t’avertis que c’est un bon sujet pour me pomper… je ne sais pas ce que t’allais me demander, mais je vais répondre pareil, l’enfant roi c’est un super emmerdeur, c’est l’Amérique du Nord dans ce qu’elle a de pire, si tu m’embarques là-dessus, la DPJ va arriver dans cinq minutes. Mais compte pas sur moi pour des conseils, je ne veux certainement pas embarquer dans le bateau de tous les foutus donneurs de conseils qu’on entend à la radio, à la télé, qui écrivent des livres sur comment élever nos enfants, avec le résultat désastreux qu’on connaît. Désastreux pourquoi? Parce que les enfants ont perdu la notion de l’effort. En fait ils ne l’ont pas perdue, ils ne l’ont jamais eue. L’enfant roi tu vois, c’est un enfant généralement éveillé parce qu’on fait tourner le monde autour de lui depuis qu’il est bébé et qu’il en retient forcément des choses, c’est un enfant qui pète des scores au primaire et qui se casse la gueule royalement au secondaire parce que là, il faut souffrir un peu pour apprendre. L’enfant roi, il souffre pas, il est roi, tout lui est donné. Tout, sauf, évidemment le coup de pied au cul qui l’aiderait beaucoup.
Mais il y a de l’espoir quand même, tu vois. L’autre jour, mon gendre m’a fait grand plaisir. Et ce garçon-là ce n’est pas moi qui l’ai élevé, alors dis pas que c’est ma mauvaise influence. Donc il était avec sa fille – ma petite fille, cinq ans -, ils marchaient dans la rue, faisait très chaud, et la gamine lui dit, papa j’ai soif. Il lui achète un Fanta ou je ne sais pas quoi. La gamine boit et le père lui dit : tu m’en donneras un peu, j’ai soif aussi. Non! Je veux pas c’est à moi. Très calmement le père lui explique que ce n’est pas un jeu, j’ai soif, donne m’en, c’est tout. Non! Alors le père prend la bouteille des mains de la petite et la renverse sur le trottoir. C’est pas du tout pédagogique, mais justement c’est un message très important qu’on ne trouve plus dans les livres de pédagogie, c’est un message qui dit aux enfants : c’est assez!
Comment peux-tu expliquer l’apparition de l’enfant roi?
Arcand : Peut-être est-ce parce que les enfants sont moins nombreux. La seule chose qui me guide, c’est cinquante pour cent ma raison, cinquante pour cent mon cœur. Mon cœur voudrait toujours lui donner du chocolat, mais je sais qu’on ne nourrit pas les enfants seulement avec du chocolat. Alors je dois négocier : « SI tu manges ton brocoli et ton riz, tu auras un petit morceau de chocolat. Après tu iras te coucher. » J’ai été élevé comme ça.
Mais il y a autre chose, par contre. Si tu es en train de te séparer, tu te sens coupable et tu leurs donnes tout ce qu’ils te demandent. Parce que tu te sens mal. Mon père, quand il arrivait chez nous, il était fatigué et il lisait son journal; il voulait avoir la paix et il n’était pas question de le déranger. Il ne se sentait pas coupable par rapport à ses enfants. « Achalez-moi pas, je lis mon journal », et c’est tout. On savait bien qu’il nous aimait et on était prévenus. Alors, l’enfant roi, c’est peut-être à cause de la culpabilité…
Quel rôle ton père a-t-il joué dans ta vie?
Arcand : Mon père m’a appris à jouer au hockey et au base-ball, à chasser et à pêcher, à faire un potager, à scier du bois et à le fendre, à faire un feu, à seller un cheval, à prévoir la température, à naviguer, et je pourrais continuer ainsi pendant vingt pages. J’ai tout appris de mon père entre 1940 et 1955.
J’imagine que ton père était plus présent que la majorité.
Arcand : Mon père était pilote de bateau à l’époque où le Saint-Laurent gelait dur six mois par année. Il arrivait le 15 décembre et repartait le 15 avril. Entre ces dates, il était continuellement à la maison. Il était là, au beau milieu de la place, tout le temps. Par contre, l’été, on ne voyait presque pas mon père. Ma fille a quatre ans, et tous les dimanches après-midi, je l’emmène patiner à l’aréna de Westmount. Elle va se souvenir de ça : quand elle allait patiner, c’était son père qui lui laçait les patins, et ainsi de suite.
Je veux dire… Ce n’est pas tant la présence du père, mais plutôt la relation que tu as avec lui. Ton père peut être très occupé et ne pas être là tout le temps mais ce qui est important, c’est de savoir qu’il est là pour toi. Et puis mon père était assez grand et assez costaud : quand il était là, rien ne pouvait m’arriver. C’est la sécurité : « Mon père est plus fort que la police ! » Quand j’étais dans les bras de mon père, j’étais protégé du monde. Pour moi, c’était fondamental, et j’espère pouvoir faire ça un petit bout de temps avec ma fille.